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Hommage de l'Académie Française au Capitaine Danrit - 14 décembre 1916

Durant la Grande Guerre l'Académie Française a décidé de mettre en avant les écrivains combattants. C'est ce que rappelait son Secrétaire perpétuel, Etienne Lamy, lors de la Séance publique annuelle du jeudi 14 décembre 1916 :


« Messieurs, pour la troisième fois depuis la guerre, l'Académie Française réserve ses récompenses aux écrivains qui ont répandu leur sang ou l'ont offert en soldats, à ceux que la mort a choisis et à ceux dont ce n'est pas la faute si la mort n'a pas voulu d'eux. »

Parmi ces écrivains combattants, et parmi ceux qui sont tombés pour la France en cette année 1916, figure le lieutenant-colonel Driant, en littérature Capitaine Danrit. Il se vit remettre - à titre posthume et en tant qu'écrivain mort pour la France - le Prix Estrade Delcros de l'Institut de France. Ce prix, remis tous les cinq ans, de 1896 à 1994, à tour de rôle par chacune des cinq Académies qui forment l'Institut, est le troisième prix de l'Académie qui salue l'oeuvre du Capitaine Danrit, après le Prix Montyon en 1896 pour La Guerre de Forteresse, puis le Prix Sobrier-Arnould en 1908 pour les Robinsons Sous-marins.




A l'occasion de cette séance, Etienne Lamy a rendu hommage aux écrivains récompensés en 1916, et en particulier au lieutenant-colonel Driant :

« (...) Ces intuitions, ces ardeurs, ces fidélités du patriotisme ne remplissent pas seulement quelques livres mais toute la vie d'Avesnes et de Danrit. De ces pseudonymes, on ne peut dire qu'ils soient leurs noms de guerre, ce sont leurs noms de paix, adoptés quand les officiers n'avaient pas licence d'écrire. Leurs noms de guerre furent leurs noms véritables, que reprirent pour se battre Louis de Blois et Driant. (...) Le magnifique soldat qu'appelle Blois, Driant le fut. Et il était plus encore. Sa vocation à lui fut d'assembler en un tout les vertus civiques et les vertus guerrières. Commandant un bataillon de chasseurs il s’essaie quand, attentif à solenniser les anniversaires glorieux de ce corps, il change les fêtes d’une caserne en fêtes d’une cité, y persuade que la vaillance française est une parure publique. Un désir plus vaste le poussait d’étendre cette propagande à toute la France, de la rendre populaire à tous les français. L’armée était la grande muette, par lui elle devint la grande parleuse. Il créa le genre de littérature et prit la voix qu’il fallait pour porter loin. Son imagination ardente et infatigable renouvelle, sans repos et sans monotonie, un cours régulier d’ouvrages où il accumule les attraits de l’imprévu, du pittoresque, du sentiment, de l’horreur. Ces aventures, dont les héros changent et disparaissent, ont une héroïne perpétuelle, la France. Ce sont les dons de notre race qu’il saisit dans les classes diverses, qu’il présente à notre respect, qu’il oppose avec une confiance absolue et convaincante aux incertitudes de notre avenir. Il ne veut ni que nous ayons la peur ni que nous ayons l’ignorance de nos périls, il nous rappelle nos épopées, il nous montre en Europe nos rivaux traditionnels, hors d’Europe les adversaires nouveaux que nous préparent la race noire et la race jaune, il annonce la guerre des continents après la guerre des Etats, il conduit jusqu’aux extrémités de l’univers sa vigilance rassurante. Car notre génie l’emportera sur le nombre par l’action, sur la matière par l’esprit. Aucune invention ne sillonne la terre, le ciel, les eaux, que Driant ne la transporte en un rêve triomphal et ces rêves empruntent un air de réalité à la réalité des engins qu’il décrit, du savoir qu’il célèbre. Même quand il a la vision de découvertes encore non achevées, il anticipe seulement sur les conséquences prochaines de principes certains, et ne crée de l’invraisemblance que scientifique. Ainsi il développe à la fois chez les lecteurs le sentiment de l’exactitude et celui du merveilleux, et c’est pourquoi il sut comme Jules Verne prendre, retenir, enthousiasmer les disciples de toute condition, écoliers, ignorants, laborieux, oisifs, songeurs, mathématiciens, et la foule. Mais tandis que Verne entraîné par la vitesse accélérée de l’innovation créatrice, et tout à la fête mouvante que le génie des découvertes se donnait à lui-même, avait développé seulement le culte de l’esprit scientifique, Driant met toutes les puissances de l’esprit scientifique au service du patriotisme.

Ce n’était pas assez. Il voyait ce patriotisme desservi par la politique. Sous prétexte d’être humaine, elle travaillait contre l’armée, elle en dédaignait les vertus, elle en ignorait les besoins. Driant avait trop célébré la prépondérance décisive des engins dans la lutte pour ne pas comprendre que la partie est presque gagnée ou perdue avant d’être jouée, par l’abondance ou la disette des préparatifs. Comment obtenir les crédits qu’il savait indispensables ? Comment empêcher que le soldat formé par lui fut déformé par d’autres ? Comment lutter par une propagande isolée contre les influences parlementaires, les retentissements de la tribune, les coups décisifs des lois ? Il fallait devenir député : où il combattrait mieux, il voulut être. Il voulut avec la plus insatiable et la plus désintéressée des ambitions capter les ondes sonores par lesquelles vibrerait plus fort son amour de la France et qui porteraient à la France la prière de s’aimer elle-même en restant forte.

Sa parole en effet fut un acte jusqu’à la guerre. Alors Driant se tut pour redevenir soldat. Les imprévoyances qu’il avait flétries coûtaient trop cher : elles avaient préparé des armes insuffisantes à un héroïsme assez magnifique pour tenir sans elles, mais faute d’elles, réduit à se sacrifier. Driant n’avait pas les moyens de vaincre, il ne voulait pas reculer, il choisit de mourir. La terre lorraine recueillit son corps, mais sa mémoire est gardée par toute la France, car Driant et ceux qui s’écroulèrent sur place, comme les pierres d’une forteresse, furent nos sauveurs posthumes : ces morts nous ont gardé Verdun.

Ceux qui, à son exemple, avaient dans les années de paix porté les sollicitudes de la guerre, ont été les créateurs de l’esprit nouveau. Grâce à eux la masse des français a retrouvé sa culture dans les champions d’une force nationale ; en eux elle a reconnu des vertus qui parlent son langage ; par eux elle a été maintenue en familiarité avec ce qui pourrait devenir sa tâche. Quand il a fallu combattre, elle n’a pas cru changer d’existence, mais seulement d’altitude et gagner les hauteurs où le courage protège les nations.

C’est cette préparation lointaine qui, créant entre tous une soudaine homogénéité, leur donne aussitôt leur air de vieux soldats. C’est cette vocation antérieure qui les préparait à accomplir plus que le devoir. (…) »

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